Aprés 15 mois de détention à la prison civile de Tlemcen, je fus informé par le surveillant en chef que j'étais sorti non lieu, et que bientôt je serais chez moi. Le 12 décembre 1956, après le
couvre feu, la police est venue me chercher et m'emmena au commissariat. Jeté dans une cellule, j'entendis des cris horribles : c'etait les cris et les gémissements de mes frères entrain d'étre
torturés. Après avoir passé deux jours dans une cellule, j'ai demandé à un surveillant la raison de ma détention - Il m'a repondu qu'on me préparait mon dossier afin de pouvoir rejoindre
Nemours avec un convoi militaire.
Le 14 décembre 1956 à la tombée de la nuit, un lieutenant du 2ème bureau est venu me voir, et me demanda de ramasser mes affaires... placés dans une "jeep" avec deux militaires légionnaires
armés, nous prîmes la direction d'El-Mafrouch Lalla Setti (Tlemcen).
A chaque fois que le vehicule s'arretait je pensais qu'il allaient m'abattre. A peine arrivé au poste je fus menacé par le lieutenant chef du 2ème Bureau, en me disant : " ici tu es chez la
légion étrangère, nous allons t'envoyer à la 9ème compagnie R.I, tu seras prisonnier avec tes frères dans une tente appelèe "Marabout" tu travailleras et tu mangeras comme les légionnaires; et si
tu persistes dans ta mauvaise conduite et tu refuses de travailler, ta tombe sera creuseée dans cette montagne.
Un caporal-chef me conduisit chez le lieutenant-commandant de la 9ème Cie et chef des PIM (prisonniers internes). Ce dernier m'intimida et me conduisit à la tente appelée "Marabout", c'est
là où j'ai rencontré mes frères prisonniers. Ils étaient tous debout et alignés en colonnes trois par trois, pieds nus enfoncés dans la neige. Il faisait tellement froid que leurs
pieds étaient congelés, et le lieutenant me dit : "vois-tu ils sont sévèrement punis parce qu'ils ont commis des violations du règlement intérieur du camp".
Le 15 décembre 1956, tous les prisonniers étaient rassemblés de bonheur pour commencer le travail qui est très pénible, nous ramassions les ordures, nous réparions les routes, et nous abattions
les arbres. Les prisonniers portaient l'uniforme militaire; je leur ai conseillé de mettre des turbans pour se différencier des soldats légionnaires.
Le moral des PIM commençait à fléchir, cértains étaient dégoutés; j'ai fait preuve d'un grand courage en les priants de s'organiser, d'ailleurs j'ai failli être dénoncé par des indicateurs; j'ai
constitué des genres de cellules; chaque soir, malgré notre lassitude nous tenions des réunions au cours des quelles j'essayais de leur remonter le moral; j'essayais aussi d'organiser leur vie
quotidienne en les adaptant à ces circonstances et en les mettant au courant des événements - pour cela j'utilisai des morceaux de journaux que certains me rapportaient lorsqu'ils ramassaient les
ordures. je les obligeais aussi à faire la prière et le "douâa".
Une fois au cours d'une rafle aux cascades de Tlemcen,des légionnaires volèrent à des femmes paysannes des bracelets en or; par la suite j'ai su que les voleurs voulaient revendre leur butin à
Tlemcen; et pour éviter que ces bracelets ne soient achetés par des commerçants juifs de Tlemcen, j'ai recommandé à deux détenus qui possédaient de l'argent à acheter ces bracelets pour les
remettre au profit du FLN, l'un des deux s'appelait Khatir Ahmed il était laitier à Négrier (Tlemcen) et le second s'appelait Kadri Mohamed il était forgeron à Turenne (Tlemcen); et
finalement ils finissent par acheter les bracelets et on les a remis aux responsables du FLN par l'intermédiaire des prisonniers libérés, et qui étaient militants du FLN.
le Moudjahed Baouch Mohamed Si Tahar nous raconte ces jours de détention au camp de Légion étrangère à Lalla Setti Tlemcen
Au cours d'une opération de ratissage, après un accrochage près de Sebdou, j'ai entendu le commandant du bataillon R.I.E, qui était en colère et fou de rage dire : "il n'y a pas moyen
de finir avec ces "fellagas"; pour en finir il faut franchir la frontière et attaquer les marocains avec une grande force".
Ce jour nous avons assisté à une scène de torture dont était victime un pauvre civil à qui on demandait d'avouer vainement; ce dernier était jeté près d'un grand feu jusqu'à s'évanouir puis
retiré et rejeté à plusieurs reprises.
J'ai vu d'autres cas plus horribles encore; j'ai vu des soldats français qui lâchaient huit à neuf chiens féroces sur des algériens innoçants. Des actes barbares ont été commis par les
mercenaires de la pacification de Lacoste.
Parmi les prisonniers qui étaient avec moi, beaucoup ont perdu la raison, et en particulier ceux qui venaient de Safsaf; là où les soldats de la coloniale avaient un boa pour torturer
physiquement et moralement; le boa qui s'enroulait sur la victime jusqu'à évanouissement; des séances de tortures diaboliques et horribles, répétées plusieurs fois sur la victime.
J'avais gagné très vite l'estime des PIM, chaque jour de nouveaux prisonniers arrivaient au camp; tous étaient défigurés a la suite des tortures subies. Ayant fait la connaissance d'un
légionnaire allemand qui me passait secrètement des médicaments, afin de soigner mes compagnons blessés et qui souffraient atrocement .
Un jour un prisonnier originaire de Ouled mimoun (Lamoricière) s'évada. Le commandant du camp et ses légionnaires se vengèrent sur nous en nous punissant; le repas du soir nous a pas
été servi, alors que c'était le mois sacré de Ramadhan; nous avons eu une corvée générale trés tard la nuit; on nous obligea à rester des heures debout colonne par trois; celui d'entre nous qui
bougeait ou "regardait de travers un légionnaire" recevait des coups de crosse et des gifles; après ce supplice, on nous ordonna de rejoindre nos tentes et que nous devrons retrouvé
le prisonnier évadé. Et à partir de ce jour-là ordre fût donné à tous les militaires de nous surveiller de plus prêt; on nous interdisant de circuler en dehors du camp.
Au cours d'une opération de ratissage dans la région de Khemis, un vieux PIM nommé Belhadj Mohamed de Bab el Assa (Msirda), aux capacités phisiques très reduites ne pouvait plus marcher vu
qu'il portait six obus de mortier 80 sur son dos. Suite a un accrochage, les militaires français avaient subi de lourdes pertes ce jour-là, plusieurs morts et blessés; aprés cette deroute et sous
l'effet de la colère et de la vengence un militaire lança au vieux Belhadj Mohamed : "tu marches ou tu crèves !". Comme ce dernier ne pouvait plus avancer le Sergent-chef ordonna à un militaire
de l'abattre; j'ai supplié l'ordonnateur de ne pas commettre ce crime inutilement; et j'ai partagé la lourde charge que portait le vieux Belhadj entre les autres prisonniers. Malgré cela Belhadj
Mohamed ne pouvait toujours pas marcher; la marche était dure et pénible, j'ai fais alors un effort surhumain pour aider ce malheureux à marcher, car moi aussi je portais des obus.
Route menant au camp de la Légion étrangère d'El-Mafrouch Tlemcen
Une fois au cours d'une discussion avec un légionnaire je lui ai demandé "pourquoi il y a beaucoup de légionnaires prisonniers au camp ? Ce dernier retorqua : nous préférons la prison que les
balles des "fellagas" dans les "djebels". J'ai constaté mainte fois que le moral des légionnaires était au plus bas, parce qu'ils vivaient dans l'incertitude.
Vue toutes ces brimades et ces injures que nous avons subit, j'ai cherché à m'évader du camp. J'ai réussi à convaincre trois PIM, tous les soirs nous essayons d'établir un plan pour fuir. Mais
pour réussir il fallait une liaison avec les responsables du F.L.N. Les nommés Bouchikhi et Rahou Benali demeurant à Melilia (Eugène-Etienne) devaient nous mettre en contact avec l'organisation,
car souvent ils recevaient la visite de leurs parents au camp; d'après ces deux derniers, les responsables nous recommandaient de rester sur place car ils étaient très occupés en cette période
difficile de la révolution. Nous y sommes restés plusieurs jours sans contact ni nouvelle. Nous avons décidé Benamar dit Slimane de Aïn El Hout et moi de nous évader. Alors que nous nous
apprêtions a franchir les fils barbelés, Slimane me tira par la veste et me fait signe de ne pas se précipiter et d'attendre les ordres de l'organisation. Quelques jours après, le lieutenant du
2éme bureau nous annonça la libération prochaine de certains PIM. Parmi-eux il y avait le nommé Chergui Benamar de Ain El Hout qui était responsable politique, et Souidi Bachir de Oulhassa.
J'ai recommandais à Chergui de me preparer le plan d'une nouvelle évasion, et à Souidi Bachir j'ai donné des renseignements pour une éventuelle attaque du poste de surveillance de la 9ème Cie. Je
lui ai dis que les légionnaires avaient une séance de projection cinéma en plein air trois fois par semaine; le poste était entouré par une forêt, ainsi un groupe ne nos frères Moudjahidines armé
de mitraillettes pouvait l'attaquer en abattant les légionnaires occupés à regarder la projection; car il n'y a ni clôture ni mur. Par la suite je pourais organiser les PIM pour récupérer les
armes et se replier avec nos frères de l'A.L.N. Helas rien de tout cela ne c'est accomplit jusqu'au jour de ma libération. La mére de Chergui venait souvent me rendre visite; je lui ai demandé
pour quelle raison son fils ne venait plus me voir; elle m'a dit que la situation est très tendue et que les circonstances ne lui permetter pas.
Poste de surveillance du camp de Légion étrangère prêt de Sebdou
Quelques semaines avant ma libération, le lieutenant du 2ème Bureau vint nous voir, et nous parla en ces termes; "ceux d'entre vous qui s'engagerons avec nous pour attaquer les "fellagas" seront
bien récompencés, ils seront nourris, logés et payés. Le soir même j'ai averti les PIM concernés, sur l'engagement qu'on voulait nous imposer; je leur ai fait savoir que ceux qui s'engageront
seront exécuté par l'ALN. Je recommande à chacun de trouver un prétexte pour ne pas s'engager; le capitaine les reçoit l'un après l'autre dans son bureau afin de les convaincre, mais heureusement
personne n'à accepté l'offre du capitaine, sauf trois PIM qui ont cedé.
Le 6 octobre 1957 : nous étions 28 PIM rassemblés afin d'être libérés. Avant notre liberation le lieutenant prononça quelques mots pour nous prévenir en nous disant : Vous allez êtres libérés, et
chacun de vous va rejoindre son domicile et sa famille; je suis certain que vos amis "fellagas" vont vous contacter, n'oublier pas alors de leurs dire que la France est une puissance, bien armée
et qu'elle possède tous les renseignements à propos de l'organisation ALN-FLN, que ce soit politique, militaire, où liaisons.
Juste après, le Commandant du bataillon arriva, nous salua et nous fait un autre discours sur le même sujet : "Vous avez souffert ici, mais vous devez comprendre que c'est la légion et c'est
sévère... si vous rencontrez un jour vos amis les fellagas dites leur qu'il leur est impossible de gagner la France, car la France est une puissance, et elle possède des armes lourdes et des
armes automatiques et puissantes...nous savons que les fellagas possèdent également des mortiers, et qu'ils sont courageux, cela on ne peut pas le nier n'étant pas des menteurs et vous l'avez
vous mêmes constaté au cours des opérations effectuées avec nos soldats; seulement ils ne gagneront jamais cette guerre contre la France, parce qu'ils manquent d'instruction. Lorsqu'il termina
les PIM n'eurent aucun signe d'approbation.
Le Moudjahed Baouch Mohamed Si Tahar nous fait visiter les lieux du camp de Lalla Setti.
Nous avons été transférés à Tlemcen, en cours de route nous avions fait l'objet de plusieurs fouilles. La ville de Tlemcen pullulait de soldats. Le lendemain plusieurs grenades ont été lancées
par des "fidaïs" et la ville fut encerclée par les soldats qui cherchaient vainement les auteurs de cette opération. C'était le 8 octobre 1957.